4 heures 15 du matin, dans ma petite chambre de Lucie-Bruneau
J'ai demandé à Gratienne, préposée au service de nuit, de m'apporter mon ordinateur. Je ne dors pas depuis deux heures, et je commence à appréhender la journée qui s'en vient. Je m'étais bien promis de vous écrire en cette journée. Autant m'y mettre maintenant, pendant que les émotions se bousculent. Faire place au meilleur de ce que j'ai vécu, évacuer les mauvais souvenirs (mon amnésie s'en est déjà chargé en partie) pour faire place à l'autre merveilleux anniversaire que nous vivons ce même jour, soit l'anniversaire de la noce de Anne et Nicolas, à laquelle nombre d'entre vous ont participé.
Il y a un an en effet, ma vie et celle de mes proches basculaient dans un fossé inhospitalier de la Nouvelle-Ecosse, mettant un frein brutal à ce qui promettait être une vacance mémorable, toute la famille (ou presque) réunie comme dans le bon vieux temps. Vous savez ce qui s'en est suivi: tetraplégique C6/C7, un an à l'hôpital (et ce n'est pas fini), lutte contre la mort, puis contre la paralysie (est-ce si différent?), rééducation, déprime entrecoupée d'état de grâce, mais surtout de cette longue et inexorable marche vers la nouvelle réalité.
Te souviens-tu, maman, de ce poème noir que j'avais écrit vers l'âge de 18 ans, qui s'intitulait "La Marche du désespoir", et qui t'avait tant inquiété? Je t'avais rassurée en t'invitant à le lire jusqu'au bout, car il se terminait, si je me souviens bien, sur une sorte d'arc-en-ciel d'espoir. Au bout de la marche, il y avait l'espoir, la vie... Si je le retrouve dans mes papiers jaunis, je vais oser publier ici ce péché de jeunesse.
Car me voilà, 45 ans plus tard, à avoir entrepris cette marche. Pour la deuxième fois en fait, la première ayant été ma lune de miel avec Catherine, mon premier arc-en-ciel, mon grand, mon seul amour.
La marche n'est pas facile, je vous le jure. C'est un sentier étroit, boueux, parsemé de cailloux et d'embûches encore plus grosses, hérissé de ronces mais parfois aussi jonché de fleurs, de petits fruits sauvages, de rayons de soleil qui percent l'ombre. Ils se font plus rares à mesure que je m'y enfonce, et je crains désormais la forêt, épaisse, sans boussole, sinon les miens. Personne ne peut savoir, qui ne l'a vécu, ce que ce chemin recèle d'angoisses, de douleur, de peine. Personne non plus ne peut savoir, et moi le dernier, combien cette passion n'aura affecté Catherine, mes enfants, mes proches. Ils ont tellement eu peur, tellement souffert, tellement donné. Je ne vois pas bien leurs cicatrices, mais elles sont là. Ce jour se doit d'être pour eux comme pour moi, l'arc-en-ciel, le mot TERRE!, la lumière au bout du tunnel.
Je ne suis pas très croyant, mais je souhaiterais tant l'être. Je pourrais mieux comprendre et mieux remercier ceux qui ont prié et qui prient encore pour moi. Surtout Catherine et sa bonne mère Marianne, mais aussi le bon petit saint Robert, mon curé si dévoué que je fêtais l'avant-veille de cette journée fatale. et l'abbé Claude Forêt, mon aumônier de l'IRM, les bons pères de Sainte-Croix, Patrick, Éric et tous les autres qui ajoutent leurs prières et leurs pensées à ce bouquet. Si mère Marianne et les autres saints sont venus nous sauver la vie, je suis sûr, Catherine mon amour, qu'ils sauront sauver notre survie. Continue de prier. Combien de païens ont été sauvés par la prière...
Anne, Nicolas mon fils, Junior que j'aurai le bonheur de connaître dans une dizaine de semaines s'il ne se présente pas en retard comme sa mère, et le chat Poutou, joyeux anniversaire! Vivez pleinement ce moment et ceux qui s'en viennent. Votre bonheur, c'est le mien. Et il sait si bien effacer les petites emmerdes.
Nous devions faire un voyage cet été; et bien nous serons au Brésil ce soir. Allumez la chandelle, que mes poumons guéris la souffle!
Normand, votre grand bébé d'un an.
P.S. J'entendais, par Brésil, un restaurant brésilien. Faut pas s'emballer quand même!